L’une des questions qui revient souvent, dès qu’on parle de yoga et du cycle menstruel, et plus particulièrement d’endométriose, est celle des inversions.
Peut-on, doit-on, ou ne doit-on pas pratiquer les postures inversées quand on vit avec l’endométriose?

C’est un sujet discuté dans le milieu du yoga, où les avis divergent parfois: entre traditions yogiques, croyances, connaissance scientifique, vécu personnel.

Cet article vous propose un éclairage croisé: tradition, science moderne, et mon expérience d’enseignante auprès d’élèves vivant avec l’endométriose. L’objectif: offrir des repères clairs pour transmettre et pratiquer avec discernement.

Qu’est-ce qu’une inversion en yoga?

On parle d’« inversion » lorsqu’une posture place l’utérus et le bassin au-dessus du cœur.
Cela inclut des postures comme :

  • Sarvangasana (la Chandelle),

  • Sirsasana (le Poirier),

  • mais aussi des formes comme le chien tête en bas ou Viparita Karani (les jambes au mur).

Toutes ces postures modifient le rapport habituel entre bassin, utérus, diaphragme et cœur, en inversant l’action de la gravité

La vision traditionnelle des inversions pendant les menstruations

Dans la philosophie du yoga, les menstruations sont gouvernées par Apana Vayu, l’énergie descendante responsable de l’élimination. Les inversions renversent ce mouvement naturel, d’où une mise en garde classique dans plusieurs écoles et par de nombreux maîtres traditionnels. 

Lors d’un teacher training que j’ai suivi récemment dans une école traditionnelle de Hatha Yoga en Inde, j’ai constaté combien cette approche était respectée et appliquée. Les pratiquantes ayant leurs menstruations restaient dans la même salle, mais avaient une pratique adaptée par rapport au programme du jour, en particulier pendant les jours de flux les plus importants.

 Selon BKS Iyengar, si l’énergie du corps tend naturellement vers le bas, pourquoi aller la contrarier à ce moment-là?

  • Iyengar Yoga: toutes les inversions sont contre-indiquées pendant les règles et ne devraient pas être pratiquées tant que le saignement n’est pas terminé. L’argument avancé est philosophique et énergétique: la muqueuse utérine, comme d’autres déchets du corps, est destinée à être éliminée.

  • Ashtanga Vinyasa Yogail est recommandé de suspendre entièrement la pratique pendant les trois premiers jours des règles, ce qu’on appelle parfois le ladies’ holiday. Cette pause est envisagée comme une période nécessaire de repos et de respect du cycle naturel.

  • Ayurveda: les menstruations sont un processus d’élimination (mala). Entraver ce mouvement pourrait, à long terme, créer déséquilibres ou maladies.

Dans cette perspective traditionnelle, les inversions pratiquées régulièrement pendant les règles pourraient, à long terme, compromettre la santé menstruelle et reproductive. Le repos et le respect du cycle sont mis en avant comme prévention et respect du mouvement naturel du cycle menstruel.

Côté physiologie: inversions et endométriose

Menstruation rétrograde et endométriose

Les inversions ont été suspectées de favoriser la menstruation rétrograde (reflux du sang vers les trompes de Fallope). La théorie des menstruations rétrogrades a longtemps été reliée à l’endométriose.
Mais la recherche nuance:

  • Près de 90 % des femmes présentent un reflux menstruel, qu’elles fassent ou non des inversions. 10 % développeront une endométriose. Les menstruations rétrogrades ne seraient ainsi pas une cause de développement de l’endométriose.

  • Les spécialistes rappellent que le flux est aussi assuré par les contractions utérines, non par la gravité. Les astronautes continuent à menstruer « normalement ». Cela montrerait que l’écoulement ne dépend pas de la position du corps et de la gravité mais des contractions utérines. 

Certes, les contractions utérines assurent l’évacuation de la muqueuse lors des menstruations. Mais réduire la réalité à ce seul mécanisme me semble incomplet et certaines interprétations mériteraient d’être inclue dans un contexte plus élargi.

Le corps est intelligent et fait ce qu’il a à faire, même si c’est accentuer les crampes menstruelles. 

Avec l’endométriose, le corps fait déjà un travail intense. Les contractions sont parfois plus fortes, cherchant à expulser non seulement le sang utérin, mais aussi celui issu de lésions situées ailleurs dans le corps (qui saignent elles aussi). Pourquoi lui demander davantage d’effort et de contraction avec une inversion, pour éliminer ce sang qui doit naturellement sortir?

Aujourd’hui, on sait aussi que d’autres facteurs génétiques, immunitaires et hormonaux jouent un rôle déterminant dans le développement de l’endométriose, dont les causes sont multi-factorielles.

La dimension immunitaire

Normalement, certaines cellules immunitaires (que j’appelais déjà les pacman durant mes études en biochimie) éliminent les cellules endométriales qui peuvent se retrouver dans la cavité pelvienne par menstruation rétrograde. Mais dans l’endométriose, le système immunitaire est déréglé et peut ne pas pouvoir réussir à se débarrasser de toutes ces cellules qui ne devraient pas se trouver là. Il est aussi en état d’alerte chronique, sollicité en permanence. Les règles sont déjà un phénomène inflammatoire et physiologiquement stressant, même si elles sont naturelles. Pourquoi potentiellement lui en demander encore plus? 

 

Au-delà des interprétations, ce qui me paraît essentiel, c’est l’expérience vécue et le ressenti des femmes concernées.

 

L’expérience vécue des pratiquantes de yoga concernée par l’endométriose

 Beaucoup de mes élèves (comme moi) constatent qu’après une inversion ou une longue assise avec parfois aussi le bas-ventre comprimé, un écoulement de sang plus abondant (parfois avec des caillots) se produit en se relevant. La gravité facilite tout de même l’élimination.

Le ressenti avant tout

Il y a autant d’endométriose que de femmes qui en sont atteintes. Certaines auront des symptômes intenses pendant leurs règles, d’autres beaucoup moins, ou pas. Certaines n’ont plus de règles du fait d’un traitement hormonal. Et d’un cycle à l’autre, le vécu peut lui aussi varier. 

Avec l’endométriose, le corps (et notre mental) est déjà soumis à un travail assez intense: douleurs, contractions fortes voire invalidantes, davantage d’inflammation et de fatigue qui s’ajoute à une fatigue chronique déjà présente. Pratiquer une inversion peut accentuer la douleur, la fatigue… ou simplement ne pas correspondre à ce dont on a envie, ou le corps a le plus besoin, à ce moment-là.

Les questions de discernement à se poser

Plutôt que d’appliquer une règle figée, pourrait-on cultiver le discernement en se posant quelques questions simples pour guider notre pratique et enseignement:

  • Quelle est l’inversion? (un poirier actif, un chien tête en bas ou un Viparita Karani soutenu n’ont pas le même effet).

  • Pourquoi je la propose? (pour une intention claire, quels sont les mécanismes physiologiques, émotionnels ou énergétiques qui soutiennent ce choix ou simplement par habitude?).

  • À qui je la propose? (à une élève fatiguée, avec des douleurs, profiterait maintenant de cette inversion?).

  • À quel moment je la propose? (en pleine période de règles, en dehors des menstruations, ou dans une séquence qui pourrait être adaptée autrement?).

Ces questions redonnent au professeur comme à la pratiquante la liberté d’ajuster la pratique au contexte, plutôt que de suivre un dogme. La pratque retrouve son rôle essentiel: honorer la physiologie, l’expérience vécue, et replacer la personne, et non la pathologie, au cœur de la pratique.

En conclusion

Inversion ou pas durant les règles? Faut il éviter les inversions quand on a de l’endométriose?

La réponse dépend probablement du contexte, du moment et de la personne.

  • La tradition yogique nous enseigne que les inversions contrarient le mouvement d’Apana Vayu, l’énergie descendante liée à l’élimination et aux menstruations. C’est pourquoi plusieurs écoles et professeurs les déconseillent pendant les règles.

  • La physiologie moderne apporte une autre perspective: le flux menstruel est régi par les contractions utérines, non par la gravité. La crainte d’une menstruation rétrograde comme cause directe d’endométriose est aujourd’hui largement remise en question.

  • L’expérience vécue. Se placer la tête en bas peut sembler contre-intuitif ou trop exigeant. Elle nous invite à s’aligner avec ses besoins, et une écoute de ses sensations intérieures. 

Dans le cadre de l’endométriose, il s’agit avant tout de cultiver une pratique et un enseignement éclairés qui respectent la physiologie, honorent l’expérience vécue et restent centrés sur la personne.

Dans mon expérience et mon approche EndoYoga®, je choisis de privilégier le principe de précaution: en général, j’évite les inversions pendant les menstruations, et je m’aligne toujours sur les besoins réels, le ressenti et le vécu de l’élève.

C’est là que le rôle du professeur de yoga devient essentiel:

  • offrir des repères réellement éclairés, fondés sur la compréhension et non sur des idées reçues

  • transmettre la liberté d’adapter la pratique selon le moment et la personne,

  • et surtout enseigner au service d’une élève dans son unicité, plutôt qu’à l’endométriose” comme une condition

Le yoga, dans ce contexte, n’est pas l’application d’une règle immuable, d’une séquence préétablie ou d’un protocole.
Il s’agit de cultiver une pratique qui respecte la physiologie, honore l’expérience vécue et garde la personne au centre.

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Références:

Belluck, P. (2016, April 21). Periods in Space Are Not That Different, Though a Bit More Complicated.

Halme, J., Hammond, M., Hulka, J., Raj, S., & Talbert, L. Retrograde menstruation in healthy women and in patients with endometriosis.

Wade, L. There’s No Reason to Skip Headstands During Your Period.

https://www.inserm.fr/dossier/endometriose/

https://www.nytimes.com/2019/06/13/well/turning-your-period-upside-down.html

 

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